En une phrase Une norme est une règle partagée sur la conduite attendue ; certaines sont de simples usages quotidiens, d’autres de fortes règles morales, et d’autres encore sont inscrites dans la loi.
Les normes : usages, mœurs et lois
Une norme est une attente partagée concernant la conduite dans une situation donnée. Les normes s’apprennent ; elles ne sont pas instinctives, et elles agissent moins parce qu’elles sont écrites que par la réaction du groupe lorsqu’on les transgresse. Les sociologues les classent selon la force de cette réaction. Les usages sont les conventions ordinaires de la vie quotidienne : saluer un aîné avant de parler, retirer ses chaussures à l’entrée, ne pas tourner le dos à celui qui parle. Transgresser un usage attire la surprise, la moquerie ou une légère désapprobation, jamais une punition. Les mœurs sont des règles morales qu’un groupe tient pour essentielles à sa dignité ou à sa survie : l’inceste, la profanation d’un corps, le vol au détriment d’un patient, la trahison d’une confidence. Transgresser les mœurs provoque une véritable réprobation et peut coûter à une personne sa place dans le groupe. Les lois sont des normes que l’État a mises par écrit et applique par des sanctions organisées — amende, retrait du permis d’exercice, emprisonnement. Usages, mœurs et lois sont tous des normes ; ce qui change, c’est la force qui les soutient et celui qui l’applique.
Un aide-soignant qui interrompt un patient n’est pas poursuivi, mais l’équipe le remarque et l’histoire le suit. Le contrôle exercé dans un service relève surtout des usages, non de la loi.
Une infirmière refuse qu’une famille photographie le corps d’un enfant mort-né. Quel type de norme est en jeu ?
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Une règle de mœurs, non un simple usage : elle touche la dignité du mort, et le groupe réagit par une réprobation morale et non par une légère désapprobation. Le règlement de l’hôpital peut aussi en faire une règle formelle, mais la force morale est première : c’est pourquoi les familles vivent ce refus comme une blessure et non comme une procédure.
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- Comment les normes s’imposent : sanctions, intériorisation et service invisible
Les sociologues étudient les normes parce qu’une règle que personne n’applique n’est qu’un souhait. L’application passe par les sanctions, qui vont de l’informel au formel. Les sanctions informelles comprennent le sourcil levé, la moquerie, les commérages, la froideur soudaine ou l’exclusion du groupe ; les sanctions formelles comprennent l’avertissement écrit, l’amende, le retrait du permis d’exercice ou l’emprisonnement. Chacune peut être positive — approbation, attestation, promotion — ou négative. William Graham Sumner, en 1906, a séparé les usages, conventions ordinaires de la vie quotidienne faiblement sanctionnées par la désapprobation, des mœurs, règles morales dont la transgression provoque une véritable réprobation ; les mœurs sont les coutumes d’un peuple, d’où la survie du mot latin comme nom de la catégorie. Les lois sont des mœurs que l’État a mises par écrit et soutient par la force organisée. Pour un service, l’essentiel est que la plupart des conduites sont contrôlées par les usages plutôt que par la loi. Personne n’est poursuivi pour avoir interrompu un patient, mais l’équipe le remarque, et l’infirmière qui le fait de façon répétée acquiert une réputation qui la suit de garde en garde. Les normes deviennent aussi une part de la personne par l’intériorisation : l’enfant les apprend lors de la socialisation primaire au sein de la famille, puis lors de la socialisation secondaire à l’école, à l’église et pendant la formation professionnelle. Une fois intériorisée, la norme prend la forme de la conscience personnelle, et la sanction la plus forte devient la culpabilité plutôt que la punition : c’est pourquoi les règles informelles d’un service résistent parfois mieux que son règlement écrit. Erving Goffman a décrit ce mécanisme dans Asiles (1961) : les institutions développent un programme caché de pratiques que les nouveaux doivent apprendre à côté des pratiques officielles, et celui qui enfreint le code informel est discrètement rappelé à l’ordre tout en paraissant agir librement. Application infirmière : chaque service possède une norme non écrite sur l’infirmière autorisée à questionner tel médecin, et sur l’émotion qu’une soignante peut montrer. L’étudiante qui repère cette norme peut négocier l’accès et exprimer son inquiétude sans perdre la confiance, au lieu de lire son malaise comme une faiblesse personnelle.
- Linton, Merton et Goode : préciser le conflit et la tension
Trois noms transforment ce vocabulaire en instrument utilisable. Ralph Linton, dans The Study of Man (1936), a distingué le statut attribué, fixé à la naissance et non choisi, du statut acquis, atteint par l’effort ou les circonstances, et il a soutenu qu’un statut est une position tandis qu’un rôle est ce que cette position oblige à faire. Robert K. Merton, dans Social Theory and Social Structure (1957), a ajouté deux idées que les infirmières utilisent chaque jour. Un ensemble de statuts est la totalité des positions qu’une personne occupe à un moment donné — fille, infirmière, conjoint, voisine, membre d’une tontine. Un ensemble de rôles est le faisceau de relations créées par un seul statut : l’infirmière de service répond aux patients, à leurs proches, aux médecins, à l’infirmière-chef, au pharmacien, à l’agent d’entretien et à l’autorité de régulation, et chaque relation porte ses propres attentes. Merton a donc défini le conflit de rôles comme des exigences incompatibles issues de deux statuts ou plus, et a nommé tension de rôle la difficulté située à l’intérieur d’un seul statut — concept que William J. Goode a développé en théorie dans A Theory of Role Strain (1960). L’apport de Goode est de montrer que parce que tout ensemble de rôles contient plus d’obligations qu’un individu n’a de temps et d’énergie pour y répondre, la tension de rôle est normale et non le signe d’une insuffisance ; les personnes la gèrent par un petit répertoire de techniques — la compartimentation, qui garde les rôles dans des temps et des lieux séparés ; la délégation ; l’élimination de certaines obligations ; et l’extension, qui fait entrer un aidant supplémentaire. La règle utilisable est sans détour : la tension augmente avec le nombre de partenaires de rôle et avec le nombre d’exigences qui ne peuvent être différées, et diminue avec le temps, les effectifs, l’argent et le soutien social. C’est pourquoi un service auquel il manque une infirmière ne tourne pas simplement plus lentement : chaque soignante restante est poussée au-delà du point où son ensemble de rôles peut être satisfait, et les erreurs qui suivent sont structurelles plutôt que personnelles. La même logique explique les conséquences de la distinction de Merton pour l’encadrement : un conflit se résout par la négociation entre les rôles, tandis qu’une tension se résout en redistribuant les obligations, car aucun engagement personnel n’allonge l’heure.
- Le rôle de malade et les lieux réels du conflit infirmier
Talcott Parsons a exposé le rôle de malade dans The Social System (1951) comme quatre attentes liées. Le malade est exempté de ses obligations habituelles et n’est pas tenu responsable de sa maladie ; en échange, la maladie doit être regardée comme indésirable, de sorte que la personne doit vouloir guérir et doit consulter une aide compétente et y coopérer. Le rôle est donc un compromis entre des droits et des obligations, et Parsons l’a lu comme le moyen par lequel la société contient le désordre causé par la maladie : le rôle de malade ramène un état déviant vers le devoir normal. Le modèle a des limites qui comptent au chevet. Eliot Freidson et Irving Zola ont soutenu qu’il décrit un patient aigu de classe moyenne disposant d’un médecin, et non la femme avec trois enfants qui ne peut être exemptée de rien, ni la personne dont la maladie est stigmatisée et à qui le rôle est refusé. Une seconde couche de tension est celle que cette section met en avant. L’infirmière doit être à la fois la défenseure du patient et l’employée de l’institution ; lorsque les deux ne peuvent être réconciliés, elle doit agir contre une valeur qu’elle porte. Andrew Jameton a nommé ce phénomène la détresse morale en 1984 : la souffrance qui suit lorsque la personne connaît la bonne action et en est empêchée par une contrainte institutionnelle. Elle diffère du dilemme éthique, où la question est de savoir quelle action est juste ; dans la détresse morale, la bonne action est claire et bloquée. Non traitée, elle produit l’évitement, la dépersonnalisation, l’absentéisme et le départ de la profession : c’est pourquoi nommer la contrainte, la consigner et prendre la parole par un groupe — réunion de service, syndicat, association professionnelle — relève de l’intervention et non de la plainte. La même analyse s’applique à l’aidant familial, dont l’ensemble de rôles s’élargit sans formation, sans rémunération et sans répit. Les études sur la charge des aidants constatent régulièrement que la tension est maximale lorsqu’une seule personne assume les soins, le travail domestique et le revenu, et que le répit et le partage des tâches la réduisent. Dans le contexte africain, la famille élargie répartit habituellement cette charge : l’intervention de l’infirmière consiste donc souvent à réunir la famille, à nommer ouvertement les tâches et à consigner qui fera quoi avant la sortie — transformant un ensemble de rôles invisible en une charge partagée et supportable.